Les dernières heures du « modèle Collomb »

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Pour cette dernière édition de L’Arrière-Cour avant le second tour des élections municipales, nous vous proposons un peu de rab de lecture : l’analyse politique de Raphaël Ruffier-Fossoul, une enquête de Guillaume Bouvy sur les centres commerciaux et les propositions des candidats en la matière, et un entretien avec le vice-président de la métropole de Lyon aux marchés publics, Gérard Claisse, interrogé par le trio Sofian Chouman, Elia Ducoulombier et Maxime Pernet sur l’opportunité de créer une régie publique de l’eau comme le souhaitent les écologistes et la gauche, ce qui serait un tournant historique dans la ville qui a vu naître les géants mondiaux de la gestion de l’or bleu. Le tout illustré par les très inspiré Jibé.

L'arrière-Cour

Édito : Les dernières heures du « modèle Collomb »

« C’est l’histoire d’un mec » – aurait dit Coluche – qui a passé 20 ans dans l’opposition pour se retrouver à défendre le bilan du sortant, au moment où les électeurs réclament à grand cri du changement. Les interventions et conférences de presse de François-Noël Buffet et Gérard Collomb ont eu quelque chose de clownesque dans cette improbable campagne du deuxième tour. Même les plus sérieux des journalistes locaux n’ont pu retenir un sourire en entendant le premier assurer que le bilan du second était « exceptionnellement bon » en matière de transports et d’environnement, alors que, depuis 20 ans, la droite regrette (à raison) l’abandon du plan métro imaginé par Michel Noir, au profit de lignes de tramway très loin d’apporter un niveau de service équivalent en centre-ville. Le retour du plan métro est désormais au programme de tous les candidats, grâce au travail initié par la présidente du Sytral, Fouziya Bouzerda, qui a fait évaluer les différentes solutions, laissant ainsi la possibilité à chaque candidat de définir ses priorités.

« La plus grande surprise de la soirée serait que les écologistes ne l’emportent pas à Lyon »

À la veille du second tour d’un scrutin sans précédent, où personne ne s’aventure à prédire quel sera l’impact du confinement et de l’abstention, il est de bon ton d’annoncer que tout est encore possible. En réalité, les principales communes de l’agglomération ont donné leur verdict au premier tour, et l’on attend peu de surprises. La plus grande de la soirée serait que les écologistes ne l’emportent pas à Lyon. Le très courtois Yann Cucherat a beau avoir démontré certaines qualités dans cette campagne, il a donné jusqu’au bout l’impression d’être un honnête homme perdu dans une bataille qui n’était pas la sienne, comme s’il était impatient de pouvoir renouer avec les projets sportifs nationaux qu’il a dû mettre en suspens le temps de la campagne. Lors des conférences de presse, c’est d’ailleurs plus Étienne Blanc (LR) qui prenait la lumière pour marteler sa conviction que cette alliance baroque avait de réelles chances : « Je ne vais pas prétendre qu’on n’a pas changé de discours après le premier tour mais, quand je regarde les résultats, c’est clair : sans alliance avec Gérard Collomb, nous ne pouvons pas gagner. Avec lui, nous pouvons espérer l’emporter dans les 2e, 6e, 3e, 5e et même dans le 9e, donc nous pouvons gagner la ville », calcule-t-il auprès de L’Arrière-Cour, qui veut bien lui promettre une caisse de champagne au cas où son pronostic se réalise.

Car tous les indicateurs traditionnels sont clairement au « vert » : largement favori au regard des résultats du premier tour, Grégory Doucet a réussi à faire accepter à son camp, sans difficulté, une alliance avec la Gauche unie de Sandrine Runel et Lyon en commun de Nathalie Perrin-Gilbert. Les quelques polémiques sur le tourisme, la sécurité ou le féminisme qui auraient pu le ralentir, ont rapidement été discréditées par l’ardeur de ses opposants à vouloir les entretenir, à coup de dérapages qui sont rarement l’attribut des futurs vainqueurs. Il n’a plus eu qu’à égrener dans la dernière ligne droite les ralliements venus des anciens amis de Gérard Collomb, fuyant son alliance jugée « contre-nature », pour que sa campagne rappelle justement l’entre-deux tour victorieux de ce dernier en 2001, alors que les modérés fuyaient l’alliance de la droite avec Charles Millon. Ses équipes ont d’ailleurs réservé le Ninkasi Gerland pour la soirée, là même où Gérard Collomb avait fêté sa victoire en 2001… Le maire de Lyon n’a sans doute pas jugé utile de prendre cette fois une option.

« Sur le fond, c’est sans doute David Kimelfeld qui aura mené la meilleure campagne, allant jusqu’à faire une proposition sérieuse par heure dans la dernière semaine »

Le vrai suspens de la soirée sera naturellement à la Métropole, où la longueur de la campagne de deuxième tour a objectivement rebattu les cartes. Ce délai extraordinaire a permis aux deux rivaux de l’écologiste Bruno Bernard de refaire une partie de leur retard. Il fallait bien quatre semaines pour convaincre les électeurs de Gérard Collomb et François-Noël Buffet de faire cause commune. La déperdition pourrait s’avérer moins forte qu’estimé, mais pour l’emporter, il leur faut en plus une mobilisation en leur faveur des abstentionnistes du premier tour.

La vraie menace pour les écologistes vient sans doute plutôt de David Kimelfeld, qui a refusé de s’allier à eux pour jouer jusqu’au bout sa chance de conserver son siège. Sur le fond, c’est sans doute lui qui aura mené la meilleure campagne, allant jusqu’à faire une proposition sérieuse par heure dans la dernière semaine, dont certaines, comme le verdissement de la place Bellecour, ont pu faire rêver bien des Lyonnais en cette chaude semaine. Sur les questions sociales, économiques et climatiques, son projet a ainsi été jugé plus ambitieux même que celui des écologistes par une soixantaine d’associations réunies dans un « pacte pour la transition ». C’est l’avantage classique du « sortant », surtout à la Métropole de Lyon qui dispose d’un service de « prospectives » à l’expertise reconnue. Avec leurs quelques élus sortants, les écologistes n’avaient pas les moyens de rivaliser, ce qui ne les empêche pas d’afficher des objectifs parfois plus ambitieux encore, tels que la suppression des pics de pollution en 10 ans et un nombre de déplacements à vélo dépassant dans la ville ceux en voiture d’ici à la fin du mandat.

« Collomb à propos de Kimelfeld : “Si je l’avais soutenu, il aurait pu gagner” »

Une campagne ne se gagne toutefois pas seulement sur le projet. « Le problème de David, c’est le mode de scrutin : comme moi, il a fait l’analyse qu’il ne fallait pas être le troisième, car on se retrouve écrasé par les deux premiers », confie ainsi Gérard Collomb, qui ajoute malicieux : « Si je l’avais soutenu, il aurait pu gagner. » Pour David Kimelfeld, qui a tardé à s’émanciper de son ancien mentor, il faudra donc se passer de son soutien. Promis à la troisième place, il espère obtenir un groupe charnière suffisamment important pour se poser en rassembleur d’une majorité introuvable. S’il obtient la quarantaine d’élus à laquelle il aspire, c’est possible. Mais ce serait une surprise, la météo politique pronostiquant clairement une vague verte dimanche soir.

Raphaël Ruffier-Fossoul

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Commerces : le modèle Collomb ne fait plus recette

En Presqu’île, dans chaque arrondissement et au sein des 58 communes alentour de Lyon, le modèle commercial de la métropole lyonnaise est le même : de grands ensembles et/ou de grandes enseignes portent le développement des quartiers, au détriment des commerces locaux indépendants et des anciens habitants chassés par une explosion des prix immobiliers. Cette critique ancienne du « modèle Collomb » semble largement partagée désormais, aucun candidat n’assumant une volonté de poursuivre dans cette voie. Une enquête de Guillaume Bouvy.

En 1975, le premier centre commercial lyonnais voit le jour : la Part-Dieu, inaugurée par Louis Pradel. Quarante-cinq ans plus tard, Gérard Collomb clame haut et fort : « La Part-Dieu doit devenir non seulement le centre de Lyon, mais aussi celui de la métropole », tandis que le quartier subit une rénovation de grande ampleur, qui dotera bientôt ce temple de la consommation de 305 boutiques. Un dossier représentatif du modèle commercial souhaité par Gérard Collomb.

Le quartier Confluence, construit autour du centre commercial, en est une autre illustration. Un grand parking pour y laisser sa voiture plusieurs heures (gratuitement durant trois heures, en contradiction avec la volonté de limiter les voitures en ville), près de 80 boutiques… et très peu d’enseignes locales. Ouvert en 2012, ce centre commercial haut de gamme (4 étoiles, selon un label autoproclamé), rebaptisé de façon supposément plus moderne « pôle de commerces et de loisirs », est caractéristique de la mutation de l’offre commerciale à Lyon.

Commerces à Lyon : une diversité en berne

Les projets de la Part-Dieu, de Confluence ou encore de l’Hôtel-Dieu sont emblématiques de cette vision qui consiste à remettre les clés d’une rue, d’un quartier, d’un arrondissement ou d’une zone à un nombre restreint de promoteurs et d’investisseurs. Avec pour résultat un amenuisement de la diversité des commerces. En témoigne encore le quartier Grolée, vendu en 2004 par la Ville de Lyon au fonds d’investissement américain Cargill pour 87 millions d’euros. Ce dernier a revendu 20% de la surface totale pour 100 millions d’euros aux Docks lyonnais, société immobilière appartenant à la banque suisse UBS. Le fonds souverain Abu Dhabi Investment Authority a acquis une bonne part de la surface commerciale deux ans plus tard pour 103 millions d’euros.

Les rues Grolée et Carnot, qui étaient au début du XXe siècle insalubres et dangereuses, abritent maintenant de grosses enseignes (Uniqlo, Decathlon, Picard, Courir, La Redoute, etc.). Bouclant en fin de compte la boucle de la rue de la République, jalonnée de commerces de luxe et de chaînes de magasins, dont les murs appartiennent également à un fonds souverain d’Abu Dhabi, à la suite de la vente du patrimoine de la Société de la rue Impériale (SRI) en 2013. Acheter des murs, patienter même une dizaine d’années en laissant vacants les locaux pour que le marché soit mûr, puis revendre en spéculant et en engendrant des plus-values considérables est devenu monnaie courante à Lyon, comme dans d’autres métropoles.

Baisse de la qualité de vie et de la qualité des commerces

Mis à part quelques exceptions qui résistent à la tendance, à l’instar du Village des créateurs et de la Croix-Rousse, le savoir-faire et la diversité se délitent au profit du made in China et de firmes davantage mues par l’enrichissement que par le souci de dynamiser un quartier. La démesure et la volonté de briller vers l’extérieur apparaissent plutôt comme la ligne de conduite de la mairie centrale et de la Métropole, dans une perpétuelle compétition avec d’autres villes de taille similaire. La métropole lyonnaise s’enorgueillit ainsi de compter 16.500 commerces et services, pour un chiffre d’affaires cumulé de 8 milliards d’euros par an.

Armand Ollier préside l’association des commerçants du quartier des États-Unis/Beauvisage. Selon lui, les aménagements urbains du tramway T6 ont fait souffrir les commerces du 8e arrondissement, tandis que les centres commerciaux happent une partie de leur clientèle. « Les centres commerciaux de la Part-Dieu et de Carrefour Vénissieux avaient déjà commencé à nous faire concurrence. La création du monstre Confluence et la publicité permanente qui en est faite ont suffi à délocaliser les achats, entraînant une perte de clients. Nous sortons de deux ans et demi de travaux pour le tramway, les gens sont partis, les boulistes aussi et la qualité de vie baisse. Le secteur est en train de se déshumaniser. Contrairement à Montplaisir qui demeure très attrayant, les États-Unis sont oubliés. Autrefois, le quartier accueillait des cirques et des vogues. Il est en train de devenir une banlieue plutôt dortoir, où les commerces se paupérisent. »

De fait, les commerçants du quartier redoutent que le nouveau tramway capte une partie des personnes qui s’arrêtaient auparavant dans le 8e arrondissement, et qui se rendront désormais directement à Confluence. Au sein du tabac-presse Le Toscan d’Armand Ollier, cela a entraîné une perte de 35% du chiffre d’affaires au cours de ces deux dernières années de travaux. Un établissement qui, avant même la crise sanitaire, affichait encore des résultats en baisse de 20%, tout comme les autres commerçants du secteur. « Je ne suis pas un farouche opposant des centres commerciaux », nuance Armand Ollier. « Mais l’existant semble suffisant. On ne peut continuer dans cette voie où seules les immobilières font de l’argent ! Ce sont les commerces de proximité qui font naître une vie de quartier. »

Presqu’île : tout va bien, madame la marquise ?

Avant le confinement, le quartier de la Presqu’île ne semblait, quant à lui, guère pâtir des désagréments causés par les centres commerciaux, à entendre ce que nous confiait début mars Clément Chevalier, directeur de My Presqu’île, réseau de commerçants et artisans qui compte près de 300 enseignes et se compose à 60% d’indépendants : « Confluence est plutôt complémentaire. Le quartier n’est pas encore terminé et le peuplement est en cours. Ce qui nous préoccupe davantage est l’extension de la Part-Dieu, même si, actuellement, le chiffre d’affaires de la Presqu’île est au même niveau que le sien. » Le centre commercial de Confluence fait d’ailleurs partie des membres de My Presqu’île.

N’en demeurent pas moins quelques points noirs : « La galerie des Terreaux, désespérément vide et dégradée, indigne d’une grande place de centre-ville et dont l’environnement génère une ambiance qui pèse fortement sur la commercialité du quartier. Nous avons déjà évoqué avec la Ville et la Métropole un projet de stewards urbains – chargés entre autres du repérage des dysfonctionnements, de l’accueil et de l’orientation sur le territoire, du lien et de l’information des commerçants – comme il en existe dans d’autres centres-villes. C’est une piste que nous allons continuer d’explorer, sachant que nous n’avons pas encore trouvé de modèle économique viable. »

Trois mois plus tard, pour les 1.800 commerces que compte la Presqu’île, entre 20 et 30 millions d’euros de chiffre d’affaires se sont évaporés en raison du confinement. « C’est très préoccupant, on ne rattrapera pas ce qui est perdu. On voit déjà des fermetures définitives de franchises et même de grandes enseignes en difficulté. À cet effet, nous avons établi ce mercredi [le 17 juin] une charte nationale des bonnes pratiques entre commerçants et bailleurs pour faire face à la crise du Covid-19. » Cette mesure a notamment permis l’annulation de loyers entre 1,5 et 3 mois.

Lyon, métropole barbare

L’effet induit par les investissements immobiliers au profit de pôles commerciaux tentaculaires n’est pas uniquement économique : ils contribuent à une uniformisation des villes. C’est précisément ce que déplore Guillaume Faburel, professeur et chercheur en géographie, urbanisme et science politique à l’université Lyon 2 et à l’IEP de Lyon. Il a récemment réédité Les Métropoles barbares, livre qui dépeint les limites de la « métropolisation » dont Lyon se fait le chantre depuis 2015, s’inscrivant dans ce qu’il nomme un « néolibéralisme urbain » : « De Paris à Marseille, de Lyon à Bordeaux, de Toulouse à Lille, de Strasbourg à Grenoble, de Montpellier à Rennes, les mêmes recettes sont mises en œuvre, empruntées aux villes-mondes de la compétition urbaine planétaire. (…) Les offres commerciales sont de plus en plus segmentées. Le but du jeu de la métropolisation ne favorise pas la diversité mais une attractivité sélective, sous forme de niches. Il s’agit d’offrir des biens et des services à certaines catégories. C’est le cas avec le Grand Hôtel-Dieu, pour lequel le terrain a bien été préparé, et le bail de cet ensemble commercial, payé par les Lyonnais, a été présenté comme vertueux. »

L’affaire ne semble toutefois pas aussi fructueuse qu’espéré. Le groupe Scaprim Property Management, responsable du Grand Hôtel-Dieu, a verrouillé toute communication sur les chiffres d’affaires, se contentant d’indiquer qu’environ 14.300 personnes « visitent » les lieux chaque jour, sans préciser combien sortent leur porte-monnaie. Et il est vrai qu’il est plus fréquent d’y observer des flâneurs que des consommateurs.

« Les nouveaux quartiers et les centres commerciaux donnent l’impression qu’on est un peu partout nulle part, tout est standardisé : les façades, le mobilier et les matériaux urbains », déplore encore l’auteur des Métropoles barbares. L’écologie n’est pas toujours au cœur de ces aménagements urbains, et l’installation à l’envi de bacs de plantations face à d’importantes superficies bétonnées laisse dubitatif.

Pour David Kimelfeld, candidat à la présidence de la Métropole, le modèle consistant à construire des quartiers autour des centres commerciaux est à bout de souffle. « Les politiques ont certes atteint leurs limites, mais c’est aussi la pratique de nos concitoyens qui a changé. Il y a une concurrence extrêmement forte aujourd’hui, qui n’est pas celle des centres commerciaux mais celle du numérique. Il n’y a qu’à voir chaque jour le nombre de petites camionnettes qui livrent des produits ici ou là. »

Si le paradigme est donc en train d’évoluer, il est nécessaire de changer les politiques qui favorisent ces grands ensembles commerciaux. Une vision partagée – et pondérée – par son rival Bruno Bernard (Europe Écologie Les Verts) : « Ce n’est pas le seul fait de la Métropole, qui n’a pas un pouvoir infini. Il faut renforcer les commerces de proximité, plutôt que de bétonner comme à Caluire sur des terres agricoles, où les gens iront en voiture. » D’autres aspects échappent aux pouvoirs locaux. L’éclairage des magasins et les écrans lumineux, par exemple, dépendent d’une loi nationale que les centres commerciaux contournent, lorsqu’ils n’en abusent pas purement et simplement.

Le candidat écologiste, ancien conseiller municipal à Villeurbanne et ancien conseiller au Grand Lyon, porte aussi la casquette de chef d’entreprise dans le bâtiment, le conseil et l’audit. « Villeurbanne est propriétaire du foncier. Si un commerce coule, soit le fonds est vendu, soit la mairie peut décider quel type de commerce pourra s’y installer. Pour le neuf, il me semble important de garder les rez-de-chaussée pour les commerces ou des espaces destinés aux associations pour les habitants. S’il n’y a plus de commerces, il n’y a plus de centres-villes. Certaines communes sont en difficulté, ce qui peut exiger de reprendre le foncier pour avoir davantage de choix. Mais il n’est pas toujours possible de préempter [acte par lequel une collectivité locale fait l’acquisition d’un bien immobilier afin de le réserver à un type de commerce ou à un public particulier, NDLR]. »

Quand la liberté d’entreprendre justifie tout

My Presqu’île milite pour une mixité des commerces. Autrement dit, attirer de gros investisseurs tout en les limitant à un périmètre. « Nous avons besoin des grandes enseignes, ce sont les locomotives qui amènent du flux », défend Clément Chevalier. Aux yeux de Michel Le Faou, candidat sur la liste de David Kimelfeld pour la Métropole et sur la liste de Georges Képénékian pour la Ville, l’offre commerciale doit rester libre : « Les commerces de proximité sont à privilégier. On ne peut décréter le commerce ! Il faut plutôt l’organiser, même si les centres commerciaux comme Confluence ne font pas trop de concurrence aux commerces de la Presqu’île par exemple ; ils sont complémentaires. Le fondement demeure la liberté et la libre entreprise. »

Une conception reprise par le premier adjoint sortant, Georges Képénékian, qui ne mâche pas ses mots tout en mettant sa responsabilité dans la balance : « C’est la fin d’un cycle. Les grands ensembles commerciaux ont participé à l’attractivité des villes et de Lyon. Cette ère qui a contribué à faire dépérir les centres-villes et les commerces de proximité est révolue. Il n’y aura pas de nouveaux centres commerciaux. Cela fait 12 ans que je suis élu, dont 16 mois en tant que maire. J’ai pris mes responsabilités et concouru au développement de ce modèle. On aurait pu faire autrement, c’est vrai. Nous sommes entrés dans un paysage nouveau. Il s’agit également d’une économie de marché, on ne peut pas tout réguler. »

David Kimelfeld, de son côté, aurait tendance à ouvrir les vannes financières au profit des commerces de proximité : « Il faut développer une politique extrêmement volontariste en matière d’accompagnement des commerces de proximité. On ne l’a pas suffisamment fait dans la Métropole. On s’est beaucoup concentré sur le développement économique, l’entrepreneuriat et les grandes filières. Il faut que, dans les années qui viennent, on ait des budgets qui soient plus importants pour accompagner les communes, notamment pour l’implantation de commerces de proximité sur leur propre territoire. »

Le sujet des commerces paraît être l’un des rares à mettre tout le monde d’accord. Étienne Blanc compris : « Les centres commerciaux de périphérie, il faut arrêter avec ça. La Vallée du Gier à Givors, c’est effarant ! Je suis trop jeune pour avoir connu l’époque de Pierre Poujade, mais l’urbanisme commercial tel qu’il a été mené depuis cinquante ans est extrêmement préjudiciable. Il provoque des déplacements en voiture, détruit les commerces de centre-ville. Une ville qui n’a pas de commerces est une ville morte. Je pense qu’il faut que les moyennes surfaces s’installent en ville. Et nous voulons un outil foncier pour faire l’acquisition de locaux commerciaux en centre-ville, sinon certaines activités ne pourront plus s’y installer : les artisans, les cordonniers, etc. »

Contactées et relancées avant le premier tour des élections, les équipes de campagne d’Andréa Kotarac (Rassemblement national) n’ont pas donné suite.

Épilogue : le Covid-19, une aubaine ?

La crise sanitaire a touché de plein fouet les commerçants, contraints de fermer pour la plupart durant trois mois. Les grands gagnants semblent une fois de plus les grandes enseignes, qui ont su profiter d’un transfert d’achats à la suite de la fermeture des marchés, notamment. L’association de commerçants My Presqu’île relevait mi-juin que les coiffeurs et les opticiens avaient quasiment retrouvé leur chiffre d’affaires habituel.

Pourtant, et même s’il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions, cette crise sanitaire a vu naître des initiatives destinées à favoriser le commerce local, à travers des plateformes en ligne ou des points de collecte de proximité. La création et la confection de masques ont par exemple démontré la réactivité et l’innovation de petites enseignes face aux grandes. Des projets comme Comptoir de campagne proposent par ailleurs de redonner vie aux villages, en instaurant un « nouveau modèle de commerce multiservice, physique et connecté ». Faudrait-il envisager des « comptoirs de ville » ?

Guillaume Bouvy

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Vers une régie publique de l’eau ?

L’un des plus gros contrats de délégation de service public (DSP) à Lyon, celui de l’eau, prend fin en 2022. La gauche et les écologistes souhaitent un passage en régie publique, alors que Gérard Collomb a toujours privilégié la DSP. Une politique assumée par Gérard Claisse, actuel vice-président chargé des marchés publics à la Métropole de Lyon, qui indique cependant avoir préparé le terrain à un changement d’orientation.

L’Arrière-Cour : Bruno Bernard, candidat écologiste et favori de l’élection métropolitaine, entend créer une régie publique de l’eau. Est-ce possible à vos yeux ?

Gérard Claisse : Pour l’eau, c’est possible, c’est un secteur monopolistique. Il faut qu’on soit bons mais si on ne l’est pas, il n’y a pas trop d’incidence. En revanche, pour un secteur concurrentiel comme le chauffage urbain, si on n’est pas très bons, on le paie vite ! Les outils sont extrêmement complexes, plus que pour une station d’épuration. Et puis, il y a une commercialisation à gérer sur un champ concurrentiel : il faut être un peu agressif, or ce n’est pas le cœur de métier de la fonction publique.

« En suivant l’accord à la lettre, c’était le jackpot en permanence, le délégataire n’avait pas besoin de faire d’écarts. »

La gestion de l’eau dans l’agglomération lyonnaise a été émaillée de scandales. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le contrat datait de 1970 et devait durer 40 ans. En 1986, la Compagnie générale des eaux (CGE) dirige le marché de l’eau du Grand Lyon et signe un avenant qui était un contrat léonin, un véritable contrat toxique. La collectivité empruntait à des taux exorbitants à la CGE. En 2002, nouvellement élus, nous avons engagé la première révision quinquennale avec la CGE, devenue Vivendi. Nous avons obtenu une première baisse des tarifs. Cela dit, en 2002, nous n’avions pas encore une connaissance très précise du dossier et en définitive, nous avons négocié un peu « petits bras ». L’intérêt du délégataire était quant à lui d’appliquer le contrat, rien que le contrat. En suivant l’accord à la lettre, c’était le jackpot en permanence, il n’avait pas besoin de faire d’écarts.

C’est effectivement ce que nous a déclaré Jean-Louis Linossier, de l’Association des consommateurs d’eau du Rhône (ACER) : « Lors d’une réunion, j’ai coincé un directeur de Veolia et je lui ai expliqué que nous suivrions chacune de leurs actions. Il a alors éclaté de rire et m’a répondu : “Mais Monsieur Linossier, plus je respecte le contrat, plus je me fais du pognon.” » Pourquoi ne pas avoir mis un terme au contrat ?

En 2008, nous avions une connaissance très précise du dossier mais nous savions que résilier coûterait les yeux de la tête. Ce n’était pas dans l’intérêt de la collectivité et du contribuable. Si nous avions disposé d’un levier de résiliation, nous l’aurions utilisé, comme on l’a fait pour le Rhône Express ! Jean-Louis Linossier défendait l’idée qu’on devrait résilier le contrat, même si ça coûtait très cher. On a tout de même obtenu une baisse de tarif de 19,7%. On a aussi fait diminuer les frais financiers, qui étaient de 14% d’intérêt. En 2011, nous avons engagé la réflexion sur le futur mode de gestion de l’eau puisque le contrat arrivait en théorie à échéance en 2016. Nous avons bénéficié d’un arrêt du Conseil d’État qui a permis, pour les très grandes délégations, de baisser la durée du contrat. C’est donc en 2013 que nous avons relancé une procédure de délégation de service public (DSP), un appel à concurrence pour lequel on a reçu trois candidatures : Saur, Suez et Veolia. Nous avons choisi la meilleure offre avec, à la clé, une nouvelle baisse des tarifs de 23,9%. Et aujourd’hui, on a une bonne DSP.

« Gérard Collomb souhaite favoriser l’émergence et le développement de ces grands groupes. Et avec lui, il embarque son groupe politique… »

Pourquoi ne pas être passé en régie publique à ce moment ? Le contrat se terminait et vous connaissiez mieux votre sujet…

Pour passer en régie, il faut l’anticiper de trois ou quatre ans. Et puis, dans la politique générale du président de la communauté urbaine de l’époque, Gérard Collomb, il y avait toujours cette logique d’équilibre entre public et privé. Pour le ramassage des ordures ménagères, par exemple, c’est fait à 50% en régie et 50% en DSP. Par ailleurs, dans le domaine de l’eau comme de l’énergie, la France est caractérisée par de grands groupes internationaux voire mondialisés. Veolia en fait partie. GRDF et Dalkia ont une histoire avec l’agglomération. La CGE ainsi que la Lyonnaise des eaux sont nées à Lyon. Et dans la problématique d’attractivité et de développement économiques de la métropole, il faut souligner que ce sont des investisseurs sur le territoire. Gérard Collomb souhaite favoriser l’émergence et le développement de ces grands groupes qui, en plus, exportent de manière assez importante.

La majorité du conseil métropolitain actuel partage-t-elle cette logique ?

Avec lui, il embarque son groupe politique… La majorité politique de la métropole est construite avec des alliances, le groupe Synergie par exemple, avec des maires plutôt de centre droit et de droite. La régie, pour eux, ce n’est pas bon. La DSP est beaucoup plus performante et efficace. Il y a bien sûr une opposition, avec à l’époque l’UMP, l’UDI, etc. Tous ces gens sont idéologiquement pro-DSP. Un certain nombre étaient prêts à accepter l’idée que la puissance publique devait garder la main sur tous ces enjeux : la ressource, la maîtrise de l’outil industriel et donc toute la maîtrise du cycle en amont de l’eau. Pour ça, ils étaient prêts à basculer en régie de production. À partir du moment où cela n’a pas été possible, ils ont rebasculé vers la DSP, d’autant qu’on n’avait pas le temps de passer à la régie. À part le groupe PC, GAEC (Gauche alternative écologique citoyenne, NDLR), les Verts et le GRAM (Groupe de réflexion et d’actions métropolitaines, NDLR), sur la régie il n’y avait personne. Construire un compromis sur la mixité fonctionnelle aurait pu marcher politiquement, mais pas techniquement. Donc, on est repartis sur une DSP.

Mis à part une majorité politique pro-régie publique, qu’est-ce qui vous manquait pour changer de système ?

Pour avoir une bonne régie ou une bonne DSP, il faut une autorité organisatrice forte, c’est-à-dire un pilotage politique et technique du service public de l’eau potable – donc de l’eau et de l’assainissement – puissant. Je parle ici d’une expertise technique qui assure ce contrôle, ce suivi, qui définisse les priorités, qui dégage les moyens pour atteindre les objectifs et qui pilote. Et c’est ce qu’on a mis en place en 2014 pour piloter le futur contrat de DSP. Et cette autorité pourra piloter demain une régie publique.

« J’ai appelé cela les “Trente Douloureuses”, les 30 années de la CGE… »

Lorsqu’on s’intéresse au contrat du marché de l’eau, on constate qu’il y a eu de nombreux abus, notamment des marges réalisées sur le dos du contribuable et des usagers. La DSP peut-elle vraiment bénéficier à la collectivité ?

Je le redis, il peut y avoir de bonnes régies comme de mauvaises régies, et de bonnes DSP comme de mauvaises DSP. Quand on a réalisé les prospectives financières du contrat en 2008, on s’est aperçu que, si on laissait les choses en l’état, la marge du délégataire à la fin du contrat – donc le ratio recettes/dépenses – aurait été de 100%. S’ils dépensaient 100 euros, ils gagnaient 200 euros. Ils margeaient donc à 100% les deux dernières années du contrat, ce qui est tout à fait exceptionnel. Pourtant, ils ont terminé avec une marge de 20% : dans le cadre de la révision quinquennale de 2008, nous avons réussi à baisser considérablement la marge du délégataire. Même si, on est d’accord, 20% restent tout à fait excessifs.

Grenoble et Paris sont passées en régie pour l’eau. Avec quel résultat ?

Paris a basculé en régie, ils n’ont pas du tout bougé le prix de l’eau et ils ont bien fait parce que certaines de leurs charges, notamment de personnel, ont explosé. Ils ont baissé le prix de l’eau de 8% seulement au bout de trois ans. Gérer une régie n’est pas simple. Il y a des avantages et des inconvénients. Effectivement, il y a moins de frais financiers et pas de rémunération du délégataire donc des actionnaires, mais dans le cas d’une DSP, la charge du personnel est inférieure et il y a de la recherche et de l’innovation qu’une agglomération comme la nôtre ne peut mener. Les délégataires ont des compétences techniques extrêmement fortes, certes, mais la collectivité peut les acquérir. Pour autant, tout dépendra du résultat des prochaines élections. Il n’est pas impossible que la majorité politique prône un passage en régie. Les choses sont prêtes. Pas en claquant des doigts, bien sûr, mais les choses sont prêtes et l’autorité organisatrice est en place. On ne peut continuer à perdre du temps dans ces débats, malgré, c’est vrai, l’histoire douloureuse qui est la nôtre en la matière. J’ai appelé cela les « Trente Douloureuses », les 30 années de la CGE…

Vous dites qu’il n’y a « pas de temps à perdre ». Quelles sont les urgences ?

La question de la diversification et de la sécurisation de la ressource en eau, par exemple. Le deuxième enjeu majeur est celui de la tarification, et le troisième celui des polluants émergents. Pour la ressource, on a une eau qui dépend à 90% du champ captant de Crépieux-Charmy. Si, demain, il y a une pollution majeure du champ captant – terroriste, industrielle ou autre – on est en capacité d’approvisionner 40% des besoins de l’agglomération, pas plus. Donc, on a une grosse difficulté. L’enjeu est d’aller chercher une nouvelle ressource. C’est un enjeu majeur pour assurer l’approvisionnement des besoins de l’agglo, d’autant plus que, dans les 50 ans à venir, avec le réchauffement climatique, l’étiage du Rhône va baisser, tout comme la ressource dans le champ captant, et l’eau se réchauffer. Or, on sait qu’au-delà de 25 °C, une eau peut être beaucoup plus fragile en termes de qualité. Il faut une nouvelle ressource et ça, ce sont des investissements lourds que la Métropole devra supporter.

« À mes yeux, le plus simple est de négocier avec le grand capital. Ce sont des parties de poker menteur... »

En tant que vice-président aux marchés publics, comment qualifiez-vous vos relations avec les délégataires privés ?

C’est de la négociation. À mes yeux, le plus simple est de négocier avec le grand capital. Il faut être exigent, ils aiment être challengés… Ce sont des parties de poker menteur, vous devez avoir deux ou trois coups d’avance en termes de stratégie. Mais on arrive la plupart du temps à un accord gagnant et équilibré. On a quand même changé d’époque – l’eau en est un bon exemple. La culture des grands groupes, celle qui a fait signer des contrats toxiques dans toutes les collectivités, c’est du passé ! Les groupes venaient, ils étaient banquiers, assureurs, usuriers et accessoirement, ils distribuaient de l’eau. Désormais, ils sont concentrés sur leur cœur de métier.

À quel moment cela a-t-il évolué ?

Le basculement s’est fait au fil du renouvellement des contrats. La collectivité, dans les années 1970, n’avait pas l’ingénierie financière, juridique, technique dont elle dispose aujourd’hui. Dès lors que la collectivité est en capacité d’exercer ses prérogatives organisatrices et que les services techniques ont à leurs côtés des élus qui les laissent faire leur travail et qui les accompagnent dans la mise en œuvre de ce travail, les contrats sont nettement meilleurs. Je pense qu’il y avait à une certaine époque de la négligence. D’abord de la part des élus sur ces sujets, un manque d’expertise des services financiers notamment, mais aussi certaines pratiques… J’évite d’aller sur ce terrain, mais il y avait sûrement des pratiques de financement de partis politiques. Ils se mettaient autour de la table dans un bon restaurant et traitaient des DSP.

Une logique qui n’a pas totalement disparu, cependant. On a pu le voir récemment avec la résiliation du contrat Rhône Express qui a été longue et compliquée, et pour laquelle vous n’avez pas eu le soutien de Gérard Collomb, opposé à cette résiliation…

Oui, parce que Gérard Collomb est toujours dans cette logique des grands groupes qui font rayonner la région. Ce sont des puissances industrielles fortes, implantées localement, qui investissent beaucoup sur le territoire. Il était persuadé qu’on pourrait parvenir à un accord, il a demandé des médiations. La médiation était bien trop tardive pour moi. Cela impliquait de faire de nouvelles concessions alors que nous en avions déjà consenti. Nous ne pouvions pas faire plus ! Gérard Collomb souhaitait qu’on arrive à un accord. Moi aussi, quand bien même j’étais convaincu qu’un mauvais contrat comme celui-ci était très compliqué à remettre aux normes. Il était mauvais, et dites-vous bien que celui de l’eau était pire !

Propos recueillis par Maxime Pernet, Elia Ducoulombier et Sofian Choumane

L'arrière-Cour

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